jeudi 29 juin 2017

3348

Cette goutte que tu reçois sur le nez n’est pas comme tu le crois un pipi de moineau, mais un embrun de la tempête formidable qui fait rage dans le monde des lettres.


Elle peut bien se prénommer Ophélie, elle n’en est pas moins la grosse dame de la cantine.


L’ennemi est toujours parfaitement au courant de tes faits et gestes. Il te suit comme l’ombre qui rampe à tes pieds. Il t’aime comme personne.

mercredi 28 juin 2017

3347

Or on ne demande pas à un escabeau de savoir faire le grand écart.


Excellente opération. Tout bénéfice. J’ai lâché la proie – petite forme terrorisée, blessés, aveuglée par la lumière – pour l’OMBRE.


C’est absurde. Dès que tu quittes ton fauteuil, c’est pour te mettre en quête au travers de mille avanies, mille embêtements, mille besognes, d’un autre fauteuil.


mardi 27 juin 2017

3346

Je laisse la paresse enfler dans mes membres ; ça me fait d’un coup de sacrés biceps et de gros mollets.


Elle me cracha à la figure une pleine bouchée de petits pois qui lui blessaient la langue. Une vraie princesse.


L’homme qui parvient finalement à attraper l’anguille n’est pas au bout de ses peines. Pour ôter de ses mains cette infecte odeur de poisson, il va devoir maintenant s’emparer du savon.



[On peut désormais feuilleter sur le site de l’éditeur les premières pages de Défense de Prosper Brouillon qui paraîtra le 14 septembre.]

lundi 26 juin 2017

3345

Il fut porté à ma connaissance qu’un exemplaire de mon dernier livre avait été acheté dans une librairie nantaise. Dès lors, c’en fut fini de mon insouciance et de mes bonnes nuits. À quoi allais-je bien pouvoir employer les 1 euros 40 cts de droits qui me revenaient ? Que faire de tout cet argent ?


Pauvre phasme enchifrené – je l’ai pris pour une allumette.


L’appartement était petit, les visites nombreuses, il fallut installer la chapelle ardente dans la pièce à vivre.

dimanche 25 juin 2017

3344

Méfiance. Celui qui te met en garde contre le coupe-gorge pourrait bien être un coupe-jarret.


C’est une loi pénible : plus les femmes sont belles et plus je suis laid.


Mon œil est un corps étranger qui s’intéresse très peu à moi.

samedi 24 juin 2017

3343

On peut lui passer ses faiblesses, ses imperfections, ses défauts.


On peut tolérer sa mauvaise volonté, sa mauvaise foi, sa paresse, sa lâcheté, sa mesquinerie.


Mais les crottes de nez d’autrui sont vraiment trop salées.

vendredi 23 juin 2017

3342

En position debout, la cuisse allonge la jambe ; en position assise, elle augmente la fesse.


Quel optimiste, dans son lit à moitié vide, se réjouira qu’il soit à moitié plein ?


L’éventail des orteils a évidemment pour fonction de chasser l’effroyable odeur du pied.

jeudi 22 juin 2017

3341

si chaud que j’ôte ma peau
je rafraîchis mon sang dans le ruisseau
je jouis du courant d’air entre mes os


Imaginez pourtant s’il n’y avait pas les carottes pour boucher opportunément tous ces trous.


rien ne scandalise le corbeau
comme un corps encore
debout dans le décor

mercredi 21 juin 2017

3340

Suite à toute une série de malentendus, je me suis pris pour un écrivain. L’affaire était trop engagée lorsque – première victime ce cette imposture – je m’en suis avisé. Impossible de reculer. Il va maintenant falloir tenir jusqu’au bout.


Mais la rigolade ne sera jamais aussi franche que la fusillade.


Plus rien à boire sur le pont, mille tonnerres ! En titubant, il descendit dans la cale, avisa le plus gros tonneau de rhum – sacre Dieu, celui-là est beau ! – et mit en perce son bateau.

mardi 20 juin 2017

3339

Elle se cambra et creusa les reins pour tendre vers lui sa croupe magnifique ; alors, le souffle rauque, la sueur au front – comment résister ? –, Charlot décocha dans ce large postérieur un coup de pied magistral.


Soudain, au détour d’une allée, l’exhibitionniste ouvrit en grand sa gabardine et fut acclamé par les enfants et les vieillards.


(Encore un paon.)

lundi 19 juin 2017

3338

Appelle vœu de pauvreté ta faillite ; appelle vœu de chasteté ton impuissance ; appelle érémitisme ta solitude ; appelle prières tes jérémiades. Alors s’ouvrira pour toi le Royaume des Cieux (ainsi se fait appeler le néant).


Frappe avec la crosse. C’est un marteau.


Ma pelle heurta quelque chose de dur. C’était bien là que le pirate avait enterré son trésor. Je fis sauter le couvercle du coffre avec l’impatience qu’on devine : une jambe, un bras, un œil.


dimanche 18 juin 2017

3337

Pourquoi cette très vieille femme me sourit-elle ainsi ? Une folle sans doute, me dis-je. Puis elle me parle et tout s’éclaire. Nous avons été en classe ensemble.


petite glace
de feu
l’allumette


L’alcool et la cigarette tuent, bien sûr, mais comme la vie même, au terme des plaisirs.

samedi 17 juin 2017

3336

Ces jours où l’on ne dirait pas non, où l’on consentirait.


Où l’on dirait d’accord, allez-y, je vous en prie, ne vous gênez pas.


Faites donc.

vendredi 16 juin 2017

3335

Je suis désolé mais il y a des lieux où les signes religieux doivent se faire discrets et je trouve pour ma part très choquants tous ces prêtres en soutane qui accompagnent leurs enfants à l’école.


M’expliquera-t-on pourquoi le chien manifeste sa joie en chassant les mouches ?


Avec son masque d’apiculteur et son aiguillon d’abeille, il s’escrime en vain à produire du miel. À vouloir tout faire, on n’arrive à rien.


jeudi 15 juin 2017

3334

Une croix était suspendue entre ses seins qui me parurent être pourtant de bons larrons tous les deux.


Les nains sont les géants bébés.


Nombre d’amateurs de littérature préfèrent les écrivains morts – quand ils n’ont plus leur mot à dire : un comble !

mercredi 14 juin 2017

3333

Pas une semaine sans que ne soit exhumé un crâne ou un fémur plus ancien que les plus anciens ossements connus, ce qui nous conduit à chaque fois à reculer dans le temps la date de l’apparition de l’homme plutôt que d’admettre l’amère vérité : nous vieillissons.


Les branches du noisetier sont autant d’arcs qui décochent droit, direct, leurs flèches dans les noisettes.


On sait pourtant ce qu’il advient des puzzles – finalement remis en vrac dans la boîte d'origine. Déjà les ciseaux avidement claquent du bec devant les pointillés des frontières.

mardi 13 juin 2017

3332

Le réalisme en littérature me laisse décidément perplexe. Que dirions-nous des histoires du poulet écrivain dans lesquelles les personnages passeraient leurs journées à gratter le sol de leur patte et à picorer du grain ?


Le feu couve sous la cendre. Allons, tout n’est pas fini. Un autre incendie ravageur reste encore possible.


Et malgré tout, l’œuvre de l’écrivain comme l’exosquelette de l’insecte seront toujours trop fragiles et fluets, voire gélifs et casilleux, pour affronter les épreuves et les rigueurs de ce monde dans lequel bravement ils s’aventurent.


lundi 12 juin 2017

3331

J’enfonce des bouchons dans mes oreilles. Car je dois me couper du monde pour écrire. Et encore : entraves aux chevilles, bâillon sur la bouche, pince à linge sur le nez, bandeau sur les yeux, menottes aux poignets. Paré. Au travail !


L’autre son de cloche est produit par le vit battant sous la jupe.


Pour sauver la pomme de terre, l’homme a d’abord éradiqué le doryphore. Il va devoir maintenant faire le sacrifice de sa vie.

dimanche 11 juin 2017

3330

Un type s’est présenté chez moi avec son cheval et m’a demandé de le ferrer !
– Vous êtes écrivain, non ?
– Eh bien oui, justement…
– Vous me décevez… Je pensais que, dans ces vieux métiers archaïques, vous saviez encore tout faire !


Mon ombre rampe sur le sol à la recherche d’une tombe qu’elle finira par trouver.


– Mais pourquoi me demandes-tu de porter ces lunettes, je ne suis pas myope ?!
– Moi, je le suis, et je veux pouvoir contempler tes beaux yeux.

samedi 10 juin 2017

3329

L’écrivain fut terrassé par un infarctus alors qu’il mettait la dernière main à son livre. Transporté en urgence à l’hôpital, les médecins ne purent le réanimer.


Ils apprirent la triste nouvelle à sa femme accourue sur les lieux. Puis, comme elle s’écroulait sur une chaise, le plus âgé, un peu embarrassé, reprit la parole.


– Madame, nous savons que votre mari laisse un manuscrit inédit. La décision vous revient, mais il faut agir vite, nous avons un receveur. Un auteur à bout de souffle, qui n’a rien publié depuis dix ans et menace à tout instant d’en finir.

vendredi 9 juin 2017

3328

L’effet papillon est à ranger parmi les délires des théoriciens du complot. J’en veux pour preuve que les ouragans et les tsunamis se multiplient alors que les lépidoptères, dans le même temps, se raréfient catastrophiquement. Et je me demande si les papillons ne battaient pas si courageusement des ailes pour neutraliser plutôt les bourrasques dévastatrices.


La fouine dévore les œufs dans le nid afin de n’avoir pas à nettoyer les biberons.


Toutes ces cendres dispersées dans les mers ! Je croyais pourtant qu’il était désormais interdit de nourrir les saumons de farine animale ?

jeudi 8 juin 2017

3327

Il feint d’être paralysé des deux jambes pour offrir à son épouse presque impotente la possibilité de déambuler, agrippée à son fauteuil roulant.


le corbeau te dira si tu
dors dans l’herbe étendu
ou si tu es mort


La vie avait évolué différemment sur cette planète lointaine, soumise depuis la cellule souche à des conditions climatiques sans rapport avec celles de la terre, à d’autres accidents géologiques : elle n’était peuplée que de clowns.


mercredi 7 juin 2017

3326

Allongé sur sa planche au pied du château d’eau, le surfeur attend patiemment que la terre tremble.


au cadavre le catafalque
à l’âme le hamac


SUZIE – Pourquoi on a besoin de fusées puisqu’on est déjà dans le ciel ?


[Dans L’Orient littéraire, entretien avec William Irigoyen à propos de Ronce-Rose]


mardi 6 juin 2017

3325

– À quoi bon se lever chaque matin ? se demandait la quille.


L’ébriété favorise la dissociation, elle permet de se voir de l’extérieur – avec ce qui nous reste de lucidité –, de s’observer mieux que nous ne pouvons le faire sans avoir bu, engoncé comme nous le sommes dans notre être. C’est pourquoi je ne me connais que soûl.


L’ennui, c’est que le compas crève la roue qu’il trace.

lundi 5 juin 2017

3324

À l’orée du bois, le menuisier, les mains sur les hanches, hoche la tête : – Tout reste à faire…


La transparence nous cache son épaisseur.


Mon sens de l’orientation est atrocement défaillant. C’est miracle quand j’arrive au bout du couloir.

dimanche 4 juin 2017

3323

comme je l’envoyais paître
elle prit en rougissant
mes fleurs champêtres

le poisson rouge
rien ne se passe
même quand il bouge

l’œil
reste toujours
sur le seuil


samedi 3 juin 2017

3322

Premièrement, l’homme ponctuel porte son bracelet-montre à sa cheville.


Deuxièmement, l’enrhumé qui se mouche dans la toile d’araignée n’aura pas le nez moins enflé.


Troisièmement, le plus simple pour grimper en haut de l’échelle est tout de même d’avoir une échelle.

vendredi 2 juin 2017

3321

Il y a ceux pour qui la vie s’accomplit dans la succession des activités, des tâches et des distractions, et ceux qui se débarrassent impatiemment de celles-ci – toujours revenues, hélas –, imaginant que vivre enfin, ce serait n’avoir plus rien à faire. Ah, mes amis…


D’infimes fragments déchiquetés du monde volent entre les confettis.


Longtemps ce pigeon continua sa cour, se rengorgeant, gonflant ses plumes, tournant autour d’elle, si bien que finalement l’endive se laissa faire.


jeudi 1 juin 2017

3320

Beau cheval à la robe noire luisante, aux quatre sabots crottés, sais-tu bien quelle est la fonction du cirage ?


Comment mettre en déroute cette armée de soldats casqués sinon à coups de pied dans le cul ?


la pince à linge
saisit ta chaussette
en se bouchant le nez

mercredi 31 mai 2017

3319

Avec de la patience, brindille après brindille, j’ai bâti un nid à ma taille. Puis j’ai trouvé l’arbre assez grand, aux branches assez fortes pour l’accueillir. C’est l’œuf qui n’a pas voulu venir.


Le canard s’avisa enfin qu’il avait oublié d’ôter le cintre de son imperméable.


Un coup d’œil au miroir. C’est bien moi. Bon. On essaiera de faire mieux la prochaine fois.


mardi 30 mai 2017

3318

– Maître, mettez-moi à l’épreuve ! Laissez-moi ponctuer votre nouveau livre.


– C’est bien de l’audace. Commence donc par mettre les virgules à ceci.


Ainsi furent râpées mes carottes.

lundi 29 mai 2017

3317

Assis à califourchon sur ce banc, j’hésite entre deux tentations contradictoires : m’allonger pour une petite sieste ou partir au triple galop à la découverte du vaste monde.


De quelle histoire témoigne – strate après strate – l’escalier ?


Pourquoi le merle avalerait-il aussi le noyau de la cerise ? Il a déjà un sifflet.



dimanche 28 mai 2017

3316

Elle s’approche – Dieu, quelle est belle ! – avec mon livre à la main, elle est presque là déjà – son sourire est merveilleux ! – et la voici tout près de moi, elle me tend le livre et me demande une dédicace, mais bien sûr et comment, avec joie, quel est votre prénom ?
– C’est pour Alex, mon ami, il vous adore.


le gazon la jupette
ne manque à la pâquerette
que la raquette


De l’oiseau dans les branches, on ne voit bien que le chant.

samedi 27 mai 2017

3315

Chaque famille a sa grimace propre, sa névrose, une attitude commune à tous ses membres en certaines circonstances, un peu raide, une peu gourde, un peu folle, que seuls ceux-ci perçoivent – de l’extérieur comme de l’intérieur – et qui secrètement les font douter d’être tout à fait semblables aux autres hommes, tout à fait intégrés à leur société, et comme si tous, frères, sœurs, cousins, parents étaient des simulateurs plus ou moins doués venus d’ailleurs.


Le pépin germe dans le postillon.


La fatuité de l’ingénu nous désarme. Il serait trop cruel de le détromper, se dit-on, en l’écoutant plastronner. De là à laisser la chétive pécore enflée de suffisance souiller notre chemise en éclatant, non, tout de même, il est permis de reculer d’un pas.

vendredi 26 mai 2017

3314

On ne va pas se monter la tête parce que certains livres sont joliment troussés et certaines machines ingénieuses : l’aventure humaine est un lamentable échec. Où serait la supériorité des hommes, seuls parmi les créatures terrestres à s’entretuer de si bon cœur, incapables d’élever leurs petits, de changer en loi ce que les meilleurs d’entre eux ont conçu, engendrant après tant de raffinements des enfants stupides, cruels et suicidaires ?


« Affreuse chose que de voir grouiller ça ! Mais on s’y fait », écrit Francis de Miomandre.


Certainement, on s’y fait. Mais Miomandre parle là des vers de farine.


jeudi 25 mai 2017

3313

Aussi con, le selfie, que le hara-kiri.


ceci n’est pas une moufle
c’est un caméléon
qui se camoufle


L’hirondelle se rattrapa et se changea en faucon.

mercredi 24 mai 2017

3312

J’ai trop médit de Claude François, pensai-je en faisant l’acquisition pour 3 euros chez ce soldeur d’un coffret de cinq CD du chanteur, puis en accrochant les disques scintillants aux branches chargées de fruits de mon cerisier, ce n’est finalement pas si nul.


Et cependant, je m’en veux.


Car je pouvais certainement n’acheter qu’un seul de ces disques et le diffuser en boucle au pied de l’arbre, ce qui aurait dissuadé plus efficacement encore le merle siffleur et le mélodieux loriot de becqueter mes cerises, tout en ne déboursant pour cela que 50 centimes !


mardi 23 mai 2017

3311

Il y a longtemps que je me serais fait poser un piercing génital si je ne craignais d’abîmer mes slips.


Hé oui !


Vous voulez un nougat ?

lundi 22 mai 2017

3310

Je froisse furieusement une feuille encore. Ma corbeille déborde. Je n’y arrive plus… Comment fait-on déjà les bateaux en papier ?


J’ai rencontré la solitude chez des amis communs.


Brève averse. Au moment où Suzie coiffait sa capuche, je retirai la mienne.



[Amis de Suisse, je serai samedi prochain aux Journées littéraires de Soleure pour un entretien avec Geneviève Bridel.]

dimanche 21 mai 2017

3309

Il se présente en même temps que moi au bureau du festival. Or j’ai consacré il y a quelques mois une critique féroce à son dernier livre. Il m’en veut, bien sûr, il m’accable de reproches et, au bout de sa diatribe, il lâche : – Et d’ailleurs, vous avez démoli Modiano et deux jours après il avait le Nobel !
Alors m’apparaît la vraie raison de son ressentiment.
– Ah oui, je suis désolé, ça ne marche pas à tous les coups…


Les fesses ne lisent pas. Comment les séduire ?


De fureur, Rafael Nadal brisa sa raquette contre le filet du poteau. Il avait beau varier ses coups, viser les lignes, appuyer ses frappes, ce chien ramenait toutes ses balles.

samedi 20 mai 2017

3308

Le Centre hospitalier de Dijon est sis sur une éminence. Tu y entres essoufflé. À la sortie, ta foulée est alerte, elle t’emporte, tu cours, tu dévales, tu es guéri ! Ces médecins sont des as, de fins stratèges en tout cas.


Cette gloire posthume lui pèse. Il va prendre un peu de recul.


Ayant pourtant éprouvé lui-même avec soulagement le moindre effort que réclame la brouette, l’homme continua à atteler l’âne, le bœuf et le cheval devant la charrue et la charrette. Si ce n’est pas de la cruauté pure…

vendredi 19 mai 2017

3307

Hisse-toi sur des crânes, sur de vieux chef branlants, tu danseras joyeusement sans avoir à fournir d’efforts.

La pie n’est que l’ombre d’elle-même.

Sur la ligne de l’horizon, lirons-nous un jour autre chose que chameau, chameau et encore chameau !?


[Le deuxième numéro de Mon Lapin Quotidien est sorti le 12 mai, toujours aussi original et excitant. Avec une pleine page d’extraits de L’Autofictif illustrée par la fine fleur des dessinateurs, François Ayroles, Nicolas  de Crécy, Killoffer, Duhoo, Frédéric Rébéna, Stéphane Trapier, Dorothée de Monfreid, José Parrondo, Muzo, Jochen Gerner, Joëlle Jolivet, Andréas Kündig, Muzo, Vincent Pianina, Gabriel Rebufello, Rocco, Stanislas, Fabio Viscogliosi et Morvandiau. Qu’ils en soient chaleureusement remerciés ! Certains des auteurs et dessinateurs du journal seront samedi au Monte-en-l’air]


jeudi 18 mai 2017

3306

– Regarde-moi et regarde-moi… tu n’es pas assez épais pour le rôle !


Et j’impose au jeune homme que je forme pour être mon successeur un éprouvant programme quotidien de musculation (plutôt que de soulever bêtement de la fonte, il coupe mon bois).


Il n’est pas au bout de ses peines car je veille pour ma part à me servir puis me resservir copieusement de chaque plat.

mercredi 17 mai 2017

3305

Poète foudroyé à la fleur de l’âge – mais sa barbe ayant continué à pousser après sa mort, le voici académicien.


Besoin d’un couteau ? Tourne-lui le dos !


L’homme se risque tout de même plus bravement que la tortue hors de sa carapace kératinisée.

mardi 16 mai 2017

3304

Il avait ordonné par testament que son livre soit détruit s’il mourait avant de l’avoir achevé. Or, ayant mal compris cette dernière volonté, son exécuteur testamentaire entreprit d’anéantir consciencieusement et avec zèle tous les exemplaires de Moby Dick, roman que l’écrivain était en effet en train de lire quand la mort le surprit. Il ne resterait plus aujourd’hui que deux ou trois exemplaires de ce chef-d’œuvre en circulation.


Le squelette a craqué toutes ses allumettes.


Tant mâche le gros bœuf que c’est à se demander s’il ne prépare pas aussi lui-même le steak haché.

lundi 15 mai 2017

3303

Toute une procession de blessés, d’éclopés, de cacochymes, de cancéreux étiques et d’asthmatiques à bout de souffle, serrant dans leur poing de copieuses ordonnances, lentement se hâte sur ce trottoir en direction de la pharmacie de garde. Oh là, me dis-je, il va y avoir de l’attente.


Profitant de ma forme olympique, je presse le pas, me mets à courir puis je sprinte et double un à un tous ces souffreteux, que je coiffe au poteau.


– Bonjour, Madame, alors il me faudrait, attendez, je sors ma petite liste, donc : des bouchons d’oreilles, un savon à l’aloe vera, une brosse à dents, des limes à ongles, des cotons-tiges et qu’avez-vous à me proposer comme crèmes antirides ?


[Amis Montpelliérains, je serai samedi prochain à la Comédie du Livre pour un entretien avec Thierry Guichard]

dimanche 14 mai 2017

3302

À cinq ans, la première fois que me furent servis des petits pois, je m’amusai innocemment à les compter dans mon assiette. Puis j’ai continué, par jeu au début. J’en suis à 323 818. Aujourd’hui, je cherche quelqu’un qui m’aiderait à arrêter.


Nul besoin d’ourlet : raccourcis l’orvet.


Soudain, je n’ai plus senti la morsure de Petit pou. Puis Petit roquet à son tour a lâché mon mollet : pour se gratter furieusement le crâne avec sa patte.

samedi 13 mai 2017

3301

J’excite le petit roquet acharné contre moi à plus de hargne encore. Le peigne opiniâtre de ses crocs lisse le poil folâtre de mon mollet et sa bave fait briller mes souliers. Merci, petit roquet, attaque !


Pour se livrer à leur passion sur les eaux plates du grand nord, les surfeurs doivent attendre la généreuse éjaculation de l’orque.


Or le diariste est aussi un animal nocturne.

vendredi 12 mai 2017

3300

Comment expliquer l’attirance irrépressible de l’insecte nocturne pour la lampe, alors qu’il reste tout le long du jour dans son secret abri, effrayé par la lumière ? Serait-ce à dire que l’ampoule allumée par le génie humain est pour lui une merveille plus remarquable que le grand soleil de Dieu ?


Cet égocentrique n’est plus que l’ombril de lui-même.


C’est faux. Le taureau ne perçoit pas la couleur rouge, ni celle de la muleta ni celle du sang qui jaillit à gros bouillons de son échine après l’estocade. Il ne s’est rien passé.

jeudi 11 mai 2017

3299

Le type replie son journal, tripote vaguement son portable, puis se tourne vers moi et m’adresse la parole. C’est vous dire si j’ai envoyé paître ce raseur.


Il est bien regrettable que l’isoloir ne soit pas vraiment une cabine d’essayage.


Seul le collectionneur d’hapax donnerait cher pour un double.

mercredi 10 mai 2017

3298

Tout de guingois, démâté, voiles affalées, une épave, ce lit – l’amour était démonté.


MOI – Celui qui raconte, on l’appelle le narrateur. C’est un narrateur qui raconte l’histoire du Petit Prince.
SUZIE – Pas un narrateur, un nAVIAteur !


Encore un qui écrit en baissant le nez !

mardi 9 mai 2017

3297

Son premier croissant se retrouva au matin dans la panière du boulanger, mais je vis avec effroi son dernier quartier pendu à un croc du boucher.


Tout homme au cours de sa vie aura découvert sur son bras un insecte absent des taxinomies, puis l’aura écrasé.


À ne pas confondre l’absurde serpent qui se mord la queue et celui qui se gratte pensivement le crâne avec l’extrémité de celle-ci.

lundi 8 mai 2017

3296

Emmanuel Macron a été élu hier président de la République. Bien sûr, mon lecteur du jour le sait et il voit aussi de qui je veux parler. Mais songez un peu à mon lecteur des siècles futurs. Or c’est le rôle de l’immortel aède de retenir les noms que le temps impitoyable destine à l’oubli.


puis il a plu toute la journée
Agathe a une cheville foulée 
nous avons réchauffé le chili con carne


Ces milliers de drapeaux français qui s’agitent sur l’esplanade du Louvre : les nationalistes viennent d’essuyer une cuisante défaite.

dimanche 7 mai 2017

3295

Et petit pou sur mon crâne fait de franches libations de mon sang, s’abreuve à longs traits. Ainsi s’occupe petit pou. Enfin, il a trouvé un emploi pour ses mornes journées. Entre deux aspirations revigorantes, l’amertume revient dans sa bouche. Par bonheur, la source est féconde, intarissable. Bois, petit pou, bois tout ton soûl.


L’étalon d’Achille est boiteux des quatre pattes.


Les maquisards sont des camisards qui ont mis leur chemise à l’envers, ce qui est bien excusable dans la pénombre des grottes du bas-pays cévenol. 

samedi 6 mai 2017

3294

Le pou est le bienvenu à la périphérie du cerveau. Il le décongestionne. C’est le minuscule domestique grâce auquel nous gardons les idées claires. Voilà aussi pourquoi je ne refuse jamais de nourrir l’ennemi de mon sang. Tous les jours, sa tasse est servie.


Tu connais en t’arrachant à ton hamac l’atroce douleur de la banane brutalement épluchée.


SUZIE – Le thé… tout le truc est dans la première lettre !

vendredi 5 mai 2017

3293

Je commence à lire à voix haute les feuillets que me tend mon apprenti : J’ai volé un rossignol dans la haie de mon voisin. Cela vaut mieux que de brandir l’éclair dans la nuit savonneuse où s’avancent en procession les caravanes du ressentiment, et tant pis si la crème attache au fond du pot. La bourriche…


– Mais, mon pauvre ami, tu écris n’importe quoi !
– Justement, j’ai pensé que ça vous plairait.


Le naïf… Comme si n’importe qui pouvait écrire n’importe quoi !


jeudi 4 mai 2017

3292

Je grimpai en sifflotant dans le noisetier aux vertes frondaisons pour cueillir, parmi ses branches fines et souples, un arc.


Va faire comprendre à l’hypocondriaque qu’en réalité il est mort…


L’enfant, avec une grimace de dépit, laissa son cerf-volant faseyer au ras du sol et retourna en courant faire décoller les pigeons de la place.

mercredi 3 mai 2017

3291

Toutes les enquêtes semblent indiquer que les Français lisent toujours autant. Bon. En tout cas, il n’y a plus de lecteurs dans l’espace public : cafés, transports, parcs, plages. Trop occupés tous à doigter leur portable.


Alors peut-être que dans son intérieur, notre contemporain néglige sa vaisselle pour lire. Il n’empêche, elle me manque, la silhouette du lecteur inconnu penché sur un livre. Il n’était pas un triste otage de ce monde. Il n’avait pas tout lâché.


Même prisonnier de la caravane des fourmis, il ouvrait sur ses genoux les partitions de la cigale.

mardi 2 mai 2017

3290

Il me semble bien inconséquent d’ensevelir les morts sur le dos plutôt que sur le flanc, genoux repliés, dans la position latérale de sécurité.


– Et voilà, dit-elle, en rangeant dans sa housse son petit appareil après avoir pris une photo du Mont Blanc, je l’ai immortalisé.


Alors lui, il séduit ma belle-sœur, il arrive dans la famille, il me bat de justesse au ping-pong, puis, conscient de la chance qu’il a eue, il rompt avec ma belle-sœur et disparaît avant la revanche !

lundi 1 mai 2017

3289

Je n’ai pas lu Elena Ferrante, mais, feuilletant L’Amie prodigieuse, je surprends cette phrase (peut-être, certes, une maladresse de la traduction) : « Soudain ses yeux se concentrèrent jusqu’à devenir deux fissures. » Sans nul doute ce qui arriverait aux miens si je devais m’enfiler trois volumes d’une telle prose.


Nos huit mètres d’intestins nous destinent en effet à en avaler pas mal, des couleuvres.


Cet héritier si emprunté et gêné aux entournures ne se trouve pourtant pas dans la garde-robe du mort, mais dans sa bibliothèque.

dimanche 30 avril 2017

3288

Hola ! te salue cavalièrement l’Espagnol, mais ola, c’est aussi le nom de la vague qui plus respectueusement s’incline.


Si fin, ce soir, son croissant dans le ciel, qu’il me paraît improbable que l’homme ait posé plus que l’ongle du gros orteil sur la lune.


Mais le devoir me rappelle dans le lointain pays, tant de poètes faméliques à nourrir, tant de pitres à démolir encore. Allons, il faut rentrer.

samedi 29 avril 2017

3287

Et cet autre cactus, là, parmi les configurations géométriques abruptes de la lave, tente bien d’arrondir les angles, mais les dards de cinq centimètres qui hérissent ses raquettes compromettent grandement son intervention.


Une plage pour la Maja desnuda, une plage pour la Maja textile.


– Oh, mon lacet est dénoué ! m’écriai-je. Le fait n’était pas très remarquable en soi, j’en conviens, mais je marchais alors au fond du cratère d’El Cuervo où la banale anecdote me parut inédite.

vendredi 28 avril 2017

3286

Voici un fort beau cactus, avec un grand bras levé, l’autre ouvert en coude sur le côté, semblable à un valseur invitant à la danse : – Madame ?


Ce paysan de l’île se frotte les mains. L’année sera bonne. La goutte de pluie a chu juste sur son champ.


Et le soir, malgré la douche, quand nous nous couchons, se déposent sur le drap blanc du sable noir, des cendres, des grains de lave et parfois même de lourdes pierres grêlées de trous qui s’éboulent mystérieusement de nos corps rompus.

jeudi 27 avril 2017

3285

– J’ai commencé à écrire le roman que je publierai après votre mort, me dit fièrement le jeune homme que je forme pour être mon successeur.


Et il ajoute : – J’en vois même déjà le bout.


– C’est bien, mon garçon, de mon côté j’attaque le douzième volume de mon œuvre posthume qui devra bien sûr être publiée avant, au rythme d’une parution tous les trois ans.

mercredi 26 avril 2017

3284

Des murets, partout des murets, pour délimiter les cultures, pour protéger la vigne, pour retenir les éboulements de ces friables montagnes, et pourtant, depuis que je suis ici, je n’ai pas vu un homme poser une pierre sur une pierre. Or le mystère est complet, car les lézards non plus ne sont pas très actifs.


Emmanuel Macron a promis de s’entourer de « nouveaux visages ». Premiers invités pour fêter son succès à La Rotonde : Jacques Attali, Line Renaud, Pierre Arditi et Erik Orsenna (vous verrez qu’il sera ministre de la culture, celui-là)… Visages si usés qu’on ne peut simplement les regarder sans se sentir soi-même bien fatigué. Et dire qu’il va pourtant falloir voter pour eux…


MOI (en haut de la falaise) – J’ai peur du vide…
SUZIE – Ben quoi ? Il peut rien te faire !

mardi 25 avril 2017

3283

Champs de lave pareils à des champs de ruines ; preuve ainsi faite que l’on peut très bien se passer de la civilisation.


Mais comment est-ce possible, ces paysages immenses sur une si petite île ?


Le volcan a parlé. Il ne nous a laissé qu’un mot à dire. Nos maisons, nous les ferons blanches.


lundi 24 avril 2017

3282

Après son troisième meurtre, il s’interrogea une fois encore. Mais non, il n’éprouvait toujours pas de remords. Cette morsure de la culpabilité, il la recherchait pourtant, il voulait la connaître, ce devait être une émotion délicieuse. Avec un soupir, il remit sa hache sur son épaule et sortit dans la rue.


A Playa de Quemada, les cônes volcaniques se découpent nettement sur le ciel et la mer. Les champs de terre noire, rigoureusement rectangulaires, tranchent sur l’ocre et paille du sol alentour. Le regard semble gagner en acuité, ou est-ce le monde qui s’ordonne ?  Mais ce qui est une satisfaction pour l’œil est sans doute une épreuve pour l’esprit. Les Français votent à tâtons et vont élire une silhouette dans le brouillard.


La langue d’Agathe fourche et elle prononce un mot absurde qui la fait rire : – Je ne sais pas pourquoi ça me dit ça !

dimanche 23 avril 2017

3281

Je parcours nonchalamment à dos de dromadaire les ''Montañas del Fuego'' de Timanfaya.


Houellebecq ricane dans un coin du paysage.


Hervé Vilard de même aura tenté en vain de me pourrir Capri.


samedi 22 avril 2017

3280

Sur les pentes de La Geria, la vigne pousse dans des excavations rondes creusées par l’homme, larges de trois mètres environ, bordées sur la moitié de leur pourtour d’un muret de pierres. Chaque cep ou presque a la sienne, comme un Christ dans son alcôve : ceci est mon sang. De loin, on croirait voir déjà le cul des bouteilles soigneusement alignées.


Reconnaissons que ces volcans jadis dévastateurs et meurtriers font l’impossible pour se faire pardonner. De leurs cratères jaillissent désormais des flots de malvoisie.


Nous avons vu aussi le Jardin des cactus qui propose au visiteur pantois pas moins de 1500 espèces différentes, toutes aussi profondément marquantes, de griffures et d’estafilades. 

vendredi 21 avril 2017

3279

AGATHE – Ça doit être facile à faire en peinture, les champs de colza !


Cette pertinente remarque depuis la voiture, comme nous traversons la France paysagée au Stabilo, jusqu’à la Suisse et l’aéroport de Genève.


Puis nous fermons les yeux et l’avion nous dépose sur l’île noire de Lanzarote. 

jeudi 20 avril 2017

3278

ah, mais pardon, désolé…

je dois abréger…

… on m’attend à Lanzarote.


mercredi 19 avril 2017

3277

La malveillance et la brutalité deviennent de plus en plus flagrantes. Vous êtes là, bien tranquille, et soudain quelqu’un, sans raison, se met à entonner un chant traditionnel sarde.


maman maquille en clown
sa fille puis avale
dix cachets de gardénal


Il prétend être un de mes lecteurs, or je suis pour ma part certain que je ne le connais pas.

mardi 18 avril 2017

3276

On ne le dira jamais assez, le bon libraire est celui qui est capable de conseiller les clients dont il connaît les goûts. C’est ainsi que le plus grand de tous, Amazon, recommande aux lecteurs de mon nouveau livre, Détartre et désinfecte, des liens susceptibles de les intéresser : ‘’Vinaigres ménagers, l’atout quotidien de la maison’’, ‘’Désinfection par voie aérienne’’ et ‘’Détartrant pour cafetières’’.


Le mort a encore trouvé le temps d’enfiler un costume tout à fait distingué.


Il est bien inutile d’accabler Dieu. En créant l’homme à son image, n’a-t-il pas suffisamment montré en quelle piètre estime il se tenait lui-même ?

lundi 17 avril 2017

3275

Quand je pense que si tous les électeurs de Jacques Cheminade achetaient mon roman, on parlerait d’un beau succès de librairie…


Or la Belle au Bois dormant était une vraie princesse et, dès que le baiser dissipa le sortilège, elle se dépêcha de retirer de sous sa couche le petit pois qui lui vrillait le dos insupportablement depuis cent ans.


Il ne me paraît pas très honnête de comparer la tenue de nos religieuses au long voile islamique, car les bonnes sœurs n’ont aucune gêne quant à elles à laisser voir leurs grands pieds jaunes dans leurs sandalettes de cuir.

dimanche 16 avril 2017

3274

Cet écrivain ne rate pas une occasion de venir s’écouter parler dans les rencontres publiques. Et pourtant, il répète toujours la même chose.


L’échange des noms s’impose puisque la pie va toujours par deux et pas l’épi.


Ha ! j’ai encore perdu mon aiguille dans la meule de foin ! jura le taxidermiste.
Et la peau du renard béait sur son genou.

samedi 15 avril 2017

3273

Un vieux couple chancelant traverse la pelouse, lui, cramponné à sa canne, lourd et soufflant, elle, attachée à son bras, voûtée, squelettique, l’épaule pointue, les cheveux hérissés sur une tête qui dodeline – les voici au terme d’une existence qui fut peut-être paisible et routinière, usés seulement par le temps, que l’on dirait pourtant surgis des décombres d’une maison, des débris d’un avion, rescapés traumatisés d’une terrible épreuve.


– Tu me files une taffe ?
Comme c’était le vent, je n’ai pas pu refuser.


Montrez-moi un homme plus différent de moi que mon semblable.

vendredi 14 avril 2017

3272

Malgré leur association, le tigre et le requin ne sont pas parvenus à reprendre au moustique le contrôle du crime organisé.

Il n’y a pas de valet de chambre pour le grand homme.

Il est bien facile de mourir en héros, sachant que l’on ressuscitera au prochain épisode.


[Parution aujourd’hui de Détartre et désinfecte, un recueil de textes courts aux éditions Fata Morgana, avec des illustrations originales de Richard Texier. Avec le secret espoir de susciter chez le lecteur un réflexe compulsif d’achat, je donne ci-dessous l’un de ces textes.]


PIERRE ET LE LOUP

Bien, bien, bien, c’est charmant, Pierre et le loup, je ne le nie pas, une bonne introduction à la musique d’orchestre pour le public enfantin auquel il s’agit de vendre cette manifestation incongrue et fastidieuse du génie humain, ce feu d’artifices de cuivre astiqué et de bois verni, ce spectacle de stricts personnages tout de noir vêtus, remuant leurs maillets, leurs baguettes, leurs archets, comme s’il ne suffisait pas à un brave homme de savoir correctement manier la pelle, le vilebrequin, la scie, la louche et la fourchette à huîtres. Sergueï Prokofiev a estimé non sans raison, malice et sournoiserie qu’il fallait enfumer ces petits loustics qui risquaient fort de geindre et de faire du tapage si on ne les distrayait opportunément avec un conte naïf de cet ennui compassé, solennel, symphonique.

Et donc, comme on sait, comment l’ignorer, il a eu l’idée d’attribuer à chaque personnage du récit un instrument de l’orchestre et une phrase musicale afin que l’enfant ingénu, ignominieusement manipulé et réduit au silence, reste en place sans bouger sur son siège. C’est ainsi que les cordes introduisent Pierre, le petit héros joyeux et souriant, la flûte légère et gazouillante l’oiseau, le hautbois mélancolique le canard, la clarinette le chat aux pattes de velours, les cors sévères et sombres le loup, le basson grondeur le grand-père qui bougonne, la timbale et la grosse caisse les chasseurs. L’histoire est simple : Pierre brave les consignes de son grand-père et s’aventure dans la campagne, il rencontre un chat, un oiseau et un canard qui se houspillent donc en musique. Plus tard, un loup dévore le canard. Pierre juché sur une branche capture le loup avec l’aide de l’oiseau et au moyen d’une corde, les chasseurs qui le traquaient arrivent trop tard et c’est à la fin un tumulte parfaitement orchestré de liesse collective.

Un récitant raconte cette belle histoire à laquelle l’auditoire ne comprendrait rien s’il devait s’en remettre à la seule expressivité narrative de la musique, mais enfin, c’est guilleret, enlevé, efficace. Dans l’enfance, nous avons trois ou quatre fois l’occasion d’écouter ce concert, puis de voir encore plusieurs adaptations en dessins animés. Pas un Noël enfin, pas un anniversaire, sans qu’une tante mélomane pour ne pas dire grincheuse nous en offre un nouvel enregistrement sur disque, Pierre et le loup, encore eux, avec pour récitant tel ou tel comédien à la voix suave. Ils doivent tous un jour ou l’autre incarner le rôle, c’est le critère d’une carrière réussie, avec Hamlet et Don Juan, impossible d’y couper.

Mais voilà où le bât blesse, l’enfant matraqué de Pierre et le loup, abruti, saturé, finit par assimiler pour de bon et définitivement les instruments aux personnages qu’ils incarnent arbitrairement dans cette histoire. Je suis victime de ce syndrome, à jamais de ce fait perdu pour la musique. Car si, dans la pièce instrumentale de Prokofiev, le récit fait exprès évidemment se tient, il n’en va pas du tout de même pour les autres morceaux du répertoire classique. Mais pour moi, comprenez-vous, le basson grondeur sera toujours un grand-père qui bougonne, le hautbois mélancolique un canard, la flûte légère et gazouillante un oiseau, la douce clarinette un chat aux pattes de velours, la grosse caisse un chasseur, le cor sévère et sombre un loup qui sort du bois, et le violon ce garnement de Pierre joyeux et souriant.

Imaginez alors les images de cauchemar qui me visitent quand j’écoute par exemple la symphonie Pathétique de Tchaïkovski : le canard mélancolique mange les yeux du chat aux pattes de velours qui meurt en lacérant de ses griffes le ventre de Pierre joyeux et souriant. Puis le grand-père grondeur épouse le canard mélancolique tandis que les chasseurs s’entretuent et que l’oiseau léger et gazouillant emporte le loup sévère et sombre pour le dévorer dans son aire ! Et le Chant de la nuit de Mahler : le loup sévère et sombre est ministre des finances, il fait voter une loi qui condamne le chat aux pattes de velours à écosser des petits pois. L’oiseau léger et gazouillant vomit de la colle à tapisserie. Pierre joyeux et souriant plume le canard mélancolique vivant et les chasseurs abattent le grand-père qui bougonne dans sa baignoire. C’est affreux, mais ce n’est rien encore à côté de ce qui se passe dans la Pastorale de Beethoven : Pierre joyeux et souriant viole son grand-père qui bougonne, le chat aux pattes de velours est devenu alcoolique, l’oiseau léger et gazouillant et le canard mélancolique n’apparaissent que sous forme de terrines périmées depuis trois jours, le loup sévère et sombre et les chasseurs découpent le monde en quartiers comme une orange. Et le Boléro de Ravel ! Quelle abomination ! Le loup sévère et sombre se fait passer pour le chat aux pattes de velours qui fait semblant d’être l’oiseau léger et gazouillant qui feint d’être Pierre joyeux et souriant qui se prend pour un chasseur qui se révèle être le grand-père grondeur du canard mélancolique. Et quand c’est fini, ça recommence. Le Prélude à l’après-midi d’un faune de Debussy est pour moi une épreuve mortifiante. J’en sors à jamais humilié. Quant à la Symphonie fantastique de Berlioz, ce n’est qu’une succession d’actes contre-nature, un délire macabre et sordide que je préfère ne pas détailler. Il pourrait y avoir des enfants dans la salle.

jeudi 13 avril 2017

3271

La bibliothèque où j’ai mes habitudes, sise dans une ancienne église, attire souvent des groupes de visiteurs dont la curiosité se porte aussi sur les personnes studieusement attablées, étrange peuplade aux mœurs et aux rites si déconcertants. Quelquefois, comme si ça allait de soi, je me scarifie la joue au cutter.


Dans une version première du projet divin finalement retoquée, l’arbre croissait grâce à la vapeur produite par une chaudière à bois.


La Terre est ronde et nous allons mourir. Bon. Mais on nous demande quand même d’avaler de ces trucs…

mercredi 12 avril 2017

3270

Le visage et le torse de la belle étaient déjà à demi dégagés du bloc de marbre brut. Je cherchais alentour un sculpteur : personne. Et pourtant, la hanche à son tour commençait à saillir de la pierre. Je m’approchai et j’entendis alors la femme murmurer, d’une voix un peu rocailleuse encore : – Struggle for life…


Un accent de forêt, c’est ainsi que Suzie appelle l’accent circonflexe.


Le tyran et la harpie domestiques ont les yeux humides : ils fêtent aujourd’hui leurs noces d’or.

mardi 11 avril 2017

3269

Dans cette campagne profonde, je m’étais retiré avec un livre, un sandwich et l’intention de passer une après-midi tranquille dans le silence et l’isolement, et seul un autre homme, en effet, avait eu la même idée que moi, mais lui pour s’exercer à la trompette.


Sa robe est si transparente que l’on voit même son squelette à travers.


Écrivaine est un féminin aussi malencontreux que femmelette pour homme de lettres.